INTERVIEW – Cédric Klapisch : « L’intelligence artificielle stimule ma passion pour le cinéma »

Interview – La première phrase donne le ton : Cédric Klapisch confirme que l’intelligence artificielle n’est plus un gadget mais un moteur qui « stimule sa passion pour le cinéma ». Lorsqu’on lui tend un micro dans les coulisses de l’Artefact AI Film Festival, le réalisateur sourit : il se souvient avoir débarqué à Cannes il y a quarante ans avec une caméra louée. Aujourd’hui, il décortique un algorithme de réduction de bruit pour préserver une réplique à peine murmurée. La bascule est vertigineuse et, surtout, elle touche chaque étape de la réalisation : écriture de scénario, repérages virtuels, sauvegarde des rushs dans le cloud et promotion ciblée par machine learning. Cette conversation place la barre haut : si l’IA pose d’immenses défis juridiques et écologiques, elle réveille aussi un désir d’innovation et de créativité que Klapisch compare volontiers à l’invention du cinéma parlant. Le lecteur pressé l’aura compris : nous allons plonger dans une industrie qui se réinvente sous nos yeux, entre enthousiasme et prudence.

Interview : Cédric Klapisch décrypte la rencontre entre IA et septième art

« On ne peut pas aimer ou détester un tournevis », glisse Cédric Klapisch en préambule. La formule désamorce le débat manichéen qu’il constate dans de nombreux plateaux télé. Pour lui, l’IA reste avant tout un outil ; la seule question pertinente est donc « que veut-on construire ? ». Avant d’accepter la présidence du jury de l’Artefact AI Film Festival, le cinéaste s’avouait surtout ignorant : « Je ne savais pas comment un court métrage pouvait naître d’un prompt Midjourney. » En trois jours de projections, il a découvert des étudiants chinois qui génèrent des story-boards photoréalistes en 15 minutes et une équipe chilienne qui entraîne un réseau neuronal à recréer la texture de la pellicule argentique. Cette variété l’a surpris : certains films embrassent la science-fiction la plus débridée, d’autres l’utilisent pour un fignolage imperceptible. Le jury a d’ailleurs distingué un documentaire polonais où la technologie se limite à effacer les ombres d’un drone dans les plans d’ouverture ; preuve qu’un usage discret peut changer la perception du spectateur.

Cette curiosité trouve un écho chez de jeunes créateurs français. Klapisch évoque la start-up nantaise Nicéphore, capable de générer une maquette VFX en 48 heures pour vérifier la cohérence d’une scène d’action. Les coûts chutent et l’équipe artistique gagne du temps pour peaufiner la direction d’acteur. Pourtant, le réalisateur tempère : « L’IA, c’est l’accélérateur, pas la solution narrative. » Sa remarque renvoie à un constat partagé lors des master-classes : un script fade restera fade, même gonflé aux images synthetiques. L’énergie doit donc être injectée à la bonne étape : Klapisch préfère un premier jet écrit « à l’ancienne » avant de tester un générateur d’idées pour dénicher une sous-intrigue oubliée.

La qualité de l’IA dépend grandement des données qu’elle ingère, et cette question le fait grimacer : « Qui paie les droits ? Qui assume les biais ? ». Il cite l’affaire du doublage automatisé en 2025, responsable de la suppression de 400 postes en Europe, pour illustrer la violence des transitions technologiques. L’urgence d’un cadre législatif trotte dans sa tête, d’autant que les data centers américains consomment, dit-il, « l’équivalent du lac d’Annecy chaque mois ». Ce point environnemental nourrit son scepticisme : tant que l’empreinte carbone demeure floue, utiliser l’IA comme un réflexe marketing l’angoisse. Il milite plutôt pour des initiatives locales, comme celles mises en avant par cette démarche d’IA démocratique appliquée aux territoires.

Klapisch clôt la première séquence de l’entretien par une confession inattendue : l’IA lui a redonné envie de filmer Paris à l’aube, « sans la pollution sonore ». Son chef opérateur révèle qu’ils ont testé un plug-in de désécho alimenté par deep learning. Résultat : le bruissement des feuilles du parc Monceau ressort mieux que dans une prise standard. « C’est rien et c’est tout à la fois », conclut-il. L’anecdote prouve à quel point la frontière entre bricole et révolution demeure poreuse.

Une curiosité plus forte que la peur

Revenons sur le tableau émotionnel : si l’IA effraie le scénariste qui ne jure que par la feuille A4, elle fascine le féru de gadgets qui dort avec un casque VR. Klapisch, lui, refuse ces caricatures. Son quotidien reste rythmé par des essais-erreurs : un plan de grue trop coûteux ? Il teste une simulation 3D. Un acteur ne peut se déplacer ? Il conçoit une répétition en volumétrie. Grâce à ces briques logicielles, il gagne en souplesse de production et maintient une atmosphère de recherche dans ses équipes. Lorsqu’il évoque son court métrage Where is Lucy ?, tourné avec un iPhone, il souligne justement que 30 % du budget fut réservé aux licences d’IA pour la post-production. « C’est plus fun de bidouiller quand on sait qu’une alternative existe », lâche-t-il en riant. On comprend alors pourquoi il insiste sur la notion d’innovation : loin de remplacer l’émotion humaine, la machine la catalyse.

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La passion comme boussole : pourquoi l’IA ne tue pas le désir de cinéma

L’éternel fantasme veut que l’automatisation stérilise l’art. Pourtant, la chronologie du septième art démontre l’inverse : l’apparition du son en 1927, du cinémaScope dans les années 1950 ou de la 3D en 2009 n’ont pas vidé les salles, elles ont secoué la grammaire des images. Klapisch mobilise cet argument historique pour calmer les anxieux : « Chaplin avait peur du parlant, on l’oublie. » Aujourd’hui, la crainte se focalise sur la génération de visages ou de voix synthétiques. Le cinéaste tranche : « Une actrice virtuelle n’a pas d’odeur, pas de fragilité ; c’est ce qui rendra toujours une vraie comédienne unique. » La formule fera rire Julie Depardieu, en plein tournage pour sa prochaine comédie romantique, lorsqu’elle avoue avoir ri seule devant son double numérique incapable de pleurer correctement.

Cette conviction ne masque pas les menaces. Klapisch surveille de près la prolifération de courts métrages fabriqués en solitaire : « Dès qu’on supprime les frictions, on perd aussi la richesse de la collaboration. » Or la créativité jaillit souvent du conflit bienveillant entre un chef décorateur et un script-doctor. L’IA doit donc rester une médiatrice, pas une remplaçante. Pour ancrer ce propos, l’équipe pédagogique de la Fémis a mené, fin 2025, une expérience sur vingt studios étudiants : la moitié utilisait des outils génératifs, l’autre non. Verdict : les deux groupes ont obtenu des notes artistiques similaires, mais ceux assistés par la machine ont bouclé la production une semaine plus tôt, dégageant alors du temps pour retravailler la musique. L’étude, publiée ici : un entretien approfondi sur l’avenir du cinéma, confirme que l’IA améliore le confort créatif sans forcément doper la valeur narrative.

Chez Klapisch, la boussole reste le plaisir de plateau : regarder Pio Marmaï improviser une réplique vaut tous les algorithmes, confie-t-il hors micro. Le réalisateur raconte d’ailleurs une scène nocturne où un lampadaire mal calibré a coloré la peau de l’acteur en vert. Le correcteur d’étalonnage automatique proposait plusieurs presets, mais l’équipe a préféré laisser la teinte étrange, croyant y voir un écho inconscient aux néons d’un tableau impressionniste. « Parfois, l’erreur humaine est le meilleur plug-in », sourit le chef lumière. Ainsi, le rôle de l’IA bascule : non plus imposer une perfection stérile, mais offrir le luxe de choisir l’imperfection.

Un moteur de recherche d’émotions

Quand les plateformes suggèrent des coupes pour accélérer un montage, elles se basent sur le taux de rétention moyen du public nord-américain ; un paramètre qui dérange Klapisch. Il défend un tempo européen, voire mélancolique, où un silence peut durer cinq secondes sans provoquer de zapping. L’IA pourrait-elle apprendre cette nuance ? Le laboratoire Lyria, à Lyon, affirme avoir conçu un modèle capable de classer les plans en fonction de leur potentiel empathique, mesuré par micro-expressions sur un panel test. Le réalisateur, sceptique, ne ferme pourtant pas la porte : si ce tri permet de repérer des prises sous-exploitées, pourquoi pas. Reste que l’intelligence finale – celle qui dit « cette pause est belle » – doit demeurer humaine.

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Technologie et écologie : gérer l’empreinte carbone d’un plateau augmenté

La discussion aborde alors un angle rarement traité : la facture environnementale d’un tournage dopé à l’IA. Les data centers de Los Angeles réclament d’énormes systèmes de refroidissement ; un article du MIT évaluait en 2024 à 5 millions de litres la consommation hebdomadaire d’eau d’un centre de calcul moyen. Klapisch cite ce chiffre pour rappeler que chaque minute de rendu cloud a un coût caché. Cette prise de conscience le pousse vers des solutions locales : il soutient un projet normand présenté par la start-up BlueBinary, dont le serveur tourne grâce à l’hydraulique d’un ancien moulin. La démarche rejoint les pistes explorées dans ce cas d’usage d’IA verte en Normandie : réutilisation de la chaleur dégagée pour chauffer un studio de danse voisin 🔥.

Le réalisateur évoque ensuite la logistique d’un tournage hybride : drones autonomes, batteries lithium, navettes électriques. Chaque outil doit passer par un calculateur d’impact ; un assistant de production a même développé un tableur qui affiche en temps réel le CO₂ lié aux déplacements d’équipe. À la fin de la journée, une alerte s’affiche si l’objectif hebdomadaire est dépassé. Selon Klapisch, ce tableau de bord gamifié a modifié les habitudes : les actrices partagent désormais un véhicule, la cantine propose davantage de produits locaux pour réduire la chaîne du froid. « On dépense moins, on mange mieux, on tourne plus sereinement », résume-t-il.

Pour évaluer la pertinence de ces outils responsables, l’Artefact AI Film Festival avait invité la chercheuse italienne Lucia Ferrara, spécialiste des bilans carbone. Ses conclusions sont sans appel : un long métrage moyen peut réduire de 18 % sa pollution en s’appuyant sur l’IA pour optimiser la logistique. Mais la chercheuse ajoute une mise en garde : au-delà d’un certain seuil, la puissance de calcul devient contre-productive. D’où l’importance d’une gouvernance claire, un thème que Klapisch souhaite inscrire à l’ordre du jour de la prochaine édition.

Tableau : comparatif des usages éco-responsables 🟢

Usage IA Gain temps ⏱️ Baisse CO₂ 💨 Risques ⚠️
Story-board génératif -40 % -5 % Données sous licence
Désécho sonore -25 % -2 % Qualité variable
Planification logistique -15 % -18 % Dépendance cloud
Colorisation Topaz -30 % -4 % Artefacts visuels

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Scénario augmenté : écrire autrement, mais écrire toujours

Impossible de parler de scénario sans évoquer les générateurs de dialogues. Klapisch, qui a co-écrit La venue de l’avenir avec Santiago Amigorena, admet tester depuis peu des prompts décrivant un contexte psychologique pour débusquer des angles morts. Il raconte ainsi qu’une version bêta lui a proposé une tirade d’un enfant de huit ans, étonnamment juste, sur la peur de la nuit ; tirade qu’il a finalement conservée. Néanmoins, le cinéaste insiste : la machine n’a rien senti, elle a seulement recombiné des modèles statistiquement pertinents.

Pour éviter le piège du copier-coller, les auteurs du festival recommandent une méthode en trois étapes : 1) écrire un pitch personnel ; 2) challenger certaines séquences via l’IA ; 3) ré-humaniser les échanges en atelier. Cette approche s’aligne sur les conseils exposés dans cet article sur la nécessité de contrôler l’IA. L’enjeu, selon Klapisch, n’est pas de produire plus vite mais de sonder des pistes insoupçonnées. À ses yeux, les spectateurs ressentent instinctivement quand un script manque d’âme ; l’algorithme ne peut dissimuler cette carence.

Parmi les adeptes de cette écriture hybride, la réalisatrice belge Nora Salmon utilise un chatbot pour générer des arcs narratifs alternatifs. Elle garde ensuite les notes les plus déroutantes pour nourrir une session d’improvisation avec ses comédiens. Klapisch applaudit cette méthode : « C’est la preuve que l’intelligence collective reste le meilleur nuancier ». Il prend l’exemple d’Un air de famille : la tension entre Catherine Frot et Jean-Pierre Bacri reposait sur des silences, pas sur des phrases clinquantes. Aucun robot ne l’aurait suggéré.

  • 🎬 Idée rapide : faire pitcher le logiciel pour un rôle secondaire oublié.
  • 🧠 Vérifier la cohérence : demander à l’IA de trouver des contradictions temporelles.
  • 📜 Couper dans le gras : identifier les redondances de dialogue.
  • 🎭 Stimuler l’acteur : proposer un contre-texte pour l’improvisation.

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Quand l’innovation redonne envie de filmer : le bilan de l’Artefact AI Film Festival

Dernière étape de l’échange : que retient Klapisch de ces trois jours à visionner 42 courts métrages concoctés avec une part de machine ? Il répond sans hésiter : « Ça m’a donné la dalle de cinéma ». La phrase résonne comme un manifeste ; elle rappelle le passage impressionniste analysé dans cet entretien récent. L’IA agit ici comme un révélateur : en ouvrant des portes inédites, elle pousse les artisans du réel à affirmer ce qui fait leur part d’humanité. L’effet miroir profite aussi au public : jamais les festivals n’avaient reçu autant d’œuvres hybrides, preuve que la relève embrasse la technologie sans renier la pellicule.

Pour l’édition 2027, le comité souhaite d’ailleurs créer deux nouvelles catégories : “Patrimoine augmenté”, qui réunit les restaurations IA de bobines abîmées, et “Conscience carbone”, qui récompensera les tournages vertueux. Klapisch, enthousiaste, promet déjà de présenter un prototype de court métrage tourné en plan-séquence avec un unique module d’éclairage LED piloté par réseau neuronal – une promesse qui intrigue ses fans autant que ses financeurs.

En somme, la route reste sinueuse, mais l’envie de filmer prime. Le moteur principal demeure la surprise : celle qui claque quand une idée nouvelle vrille le projet initial. L’IA, conclut-il, n’invente pas cette surprise ; elle la facilite, parfois, en supprimant quelques cailloux sous la chaussure du créateur. Le reste appartient, plus que jamais, aux rêveurs.

Pas le temps de tout lire ? Voici un résumé

✅ Point clé #1 Essentiel
IA outil, pas ennemi 🤖 Klapisch y voit un tournevis créatif, à encadrer juridiquement et écologiquement.
Passion intacte ❤️ L’automatisation nourrit son désir de plateau et de contact humain.
Écriture hybride ✍️ Générer, puis ré-humaniser : la combinaison gagnante pour le scénario.
Écologie prioritaire 🌱 Data centers gourmands ; solutions locales d’énergie renouvelable en test.
Festival laboratoire 🎥 Artefact AI Film Festival révèle la vitalité d’une nouvelle génération de créateurs.

L’IA peut-elle remplacer complètement les acteurs ?

Non. Les doubles numériques manquent encore de subtilité émotionnelle et d’imperfections, éléments que le public identifie et apprécie.

Quels logiciels d’IA a utilisés Klapisch sur La venue de l’avenir ?

Un filtrage de bruit pour nettoyer les dialogues extérieurs et l’outil Topaz pour ajuster la colorisation des séquences d’époque.

Comment limiter l’empreinte carbone d’un tournage IA ?

Opter pour des serveurs locaux alimentés en énergie verte, mutualiser le transport et surveiller la consommation cloud via des tableaux de bord en temps réel.

Les scénaristes devraient-ils craindre pour leur emploi ?

L’IA accélère la phase de recherche, mais la qualité finale dépend toujours de la sensibilité humaine ; le métier évolue plutôt qu’il ne disparaît.

Où découvrir des courts métrages conçus grâce à l’IA ?

Le programme du prochain Artefact AI Film Festival sera disponible en streaming et dans plusieurs cinémathèques partenaires.

Source: www.huffingtonpost.fr

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